ANTHOLOGIE DU SECRET

Quelques poèmes publiés par la revue


 

 

JUAN RAMON JIMÉNEZ

Toi secret filon, rosediamant

 

   Dieu, tu t'es offert à moi, épanoui
tout entier pour moi, comme la rose
que toujours j'ai connue, dont j'ai toujours parlé
sans savoir comment elle était avant que toi
tu n'aies fait s'épanouir son sens pour moi.
Et moi, j'ai vécu dans le sens d'une rose,
comme en un rêve réalisé,
nuit et jour, sur la mer, avec toi.

   Et soudain, maintenant, te fermes-tu pour moi
à nouveau ? Me prépares-tu un hiver
sans toi, soleil de cette pauvre vie ?
Es-tu allé, dieu, vers un autre lui dire
ainsi que tu me l'as révélé à moi-même
la suprême vérité de ma conscience ?
L'air maintenant, le feu, l'eau, la terre
et l'amour seront-ils un stérile désert
gris et fermé pour le brûlant désir ?

   Non, non, je sais qu'il n'en est rien,
je sais que maintenant tu dors :
je sais que chacun en soi te trouve
différent ; que tu n'es pas deux fois toi-même
de deux manières, mais un dans un,
mais un seul, et pas plus! en chacun.
Moi seul je t'ai vécu, je t'ai tenu,
je t'ai épanoui, rosedieu, dieu en la rose
que j'ai toujours connue, dont j'ai toujours parlé
sans savoir comment elle était avant que toi
tu n'aies fait s'épanouir son sens pour moi.

   Oui, je le sais, je sais, dieu refermé,
dieu fermé à présent et dans moi seul
dans la mine que tu as en moi seul,
toi, secret filon, rosediamant.

Juan Ramôn JIMÉNEZ (1881-1958)
Prix Nobel de littérature, 1956
Version française de Bernard SESÉ
(Poème extrait de Dieu désiré et désirant, 1948-1949)
Sigila 1

 

* * *
 

ALPHONSE DE LAMARTINE

 La Gloire
À un poète exilé

 

Généreux favoris des filles de Mémoire,
Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir :
l'un conduit au bonheur, 1'autre mène à la gloire ;
                           
Mortels, il faut choisir.

Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune ;
La muse t'enivra de précoces faveurs,
Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune,
                           
Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire
Le stérile repos dont son cœur est jaloux :
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre ;
                           
Mais la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir prépare à ton génie
                           
Des honneurs immortels.

Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance, et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels: « Je suis né de la terre,
                           
Mais je vis dans les cieux. » 

Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple
À quel prix on pénètre en ces parvis sacrés ;
Vois: l'Infortune, assise à la porte du temple,
                           
En garde les degrés.

 Ici c'est un vieillard que l'ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs
Aveugle, il mendiait au prix de son génie
                           
Un pain mouillé de pleurs.

Là le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
Quand il va recueillir la palme triomphale,
                           
Descend au noir séjour.

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le sort ou contre les bourreaux :
On dirait que le ciel aux coeurs plus magnanimes
                           
Mesure plus de maux.

Impose donc silence aux plaintes de ta lyre :
Des coeurs nés sans vertu l'infortune est l'écueil ;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire
                            Un généreux orgueil !

Que t'importe, après tout, que cet ordre barbare
T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
Que t'importe en quels lieux le destin te prépare
                           
Un glorieux tombeau ?

Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage,
N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage
                           
Que tu lui laisseras !

Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme :
Athènes à des proscrits ouvre son Panthéon ;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
                           
Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
                           
Et sa gloire aux Romains.

       Alphonse de Lamartine. (Poème extrait de Premières Méditations Poétiques).
Sigila 3

 

* * *
 

VICTOR HUGO
 
Ave, Dea; Moriturus te Salutat
 

 

12 juillet 1872
[À Judith Gautier]

 

La mort et la beauté sont deux choses profondes
Qui contiennent tant d'ombre et d'azur qu'on dirait
Deux soeurs également terribles et fécondes
Ayant la même énigme et le même secret ;

Ô femmes, voix, regards, cheveux noirs, tresses blondes,
Brillez, je meurs! ayez l'éclat, l'amour, l'attrait,
Ô perles que la mer mêle à ses grandes ondes,
Ô lumineux oiseaux de la sombre forêt !

Judith, nos deux destins sont plus près l'un de l'autre
Qu'on ne croirait, à voir mon visage et le vôtre ;
Tout le divin abîme apparaît dans vos yeux,

Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme ;
Nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame,
Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.

 

Toute la lyre. XXXIV
Sigila 4

 

* * *
 

JUAN RAMÔN JIMÉNEZ
 

 

Ô temps, donne-moi ton secret,
qui te rends d'autant plus
jeune que tu vieillis !

Jour après jour, moindre
est ton passé, plus grand ton avenir,
-et ton présent
le même toujours que l'instant
de la fleur de l'amandier ! ­

Temps sans traces :
donne-moi le secret par lequel ton esprit,
chaque jour, envahit ton corps !

 

Éternités (1918)
traduction de Bernard SESÉ
Éditions José Corti
Sigila 4.

 

 

* * *
 

ALEXIS FÉLIX ARVERS

 Sonnet

 

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire ;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

À l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

 

Mes heures perdues (1833)
Sigila 5

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* * *
 

ALFRED DE MUSSET

 Sonnet

 

Lorsque j'ai lu Pétrarque, étant encore enfant,
J'ai souhaité d'avoir quelque gloire en partage.
Il aimait en poète et chantait en amant ;
De la langue des dieux lui seul sut faire usage.

Lui seul eut le secret de saisir au passage
Les battements du coeur qui durent un moment,
Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image
Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant.

Ô vous qui m'adressez une parole amie,
Qui l'écriviez hier et l'oublierez demain,
Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.

J'ai le coeur de Pétrarque et n'ai point son génie;
Je ne puis ici-bas que donner en chemin
Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime ma vie.

 

Poésies nouvelles
Sigila 5

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